Quand le monde se ferme : une prévision apocalyptique de Sergueï Peresleguine

L’ordre mondial contemporain fait l’objet d’une révolution profonde, selon le futurologue et historien militaire russe Sergueï Peresleguine. Le théoricien met en lumière une rupture structurelle : l’époque où les économies et les relations internationales étaient ancrées dans un système ouvert, gouverné par des mécanismes de liberté commerciale et d’interconnexion globale, disparaît pour laisser place à un nouveau modèle fragmenté. Dans ce nouveau contexte, l’influence des idéologies, des lois strictes et des systèmes de contrôle devient primordiale, remplaçant les principes traditionnels de libre circulation et d’échanges.

Peresleguine souligne que cette évolution n’a pas été initiée par la pandémie du coronavirus, mais qu’elle a agi comme un catalyseur dans une dynamique préexistant. Ce phénomène, selon lui, reflète une réaction sociale profonde : le confinement mondial et l’isolement systématiques ont révélé des vulnérabilités structurelles, démontrant que les libertés acquises depuis l’époque industrielle peuvent être instantanément annulées sans crise de légitimité. Les racines de ce processus remontent à la crise financière de 2008 et aux tensions géopolitiques du XXIe siècle, marquées par des stratégies d’urgence et un réalignement des systèmes économiques.

L’analyse de Peresleguine repose sur une théorie des « vagues technologiques » inspirée de Nikolaï Kondratiev, économique russe. Ces cycles, d’une durée comprise entre 40 et 60 ans, marquent des rénovations profondes dans les technologies fondamentales. La pandémie a permis de passer de la cinquième vague (économies de consommation et services) à la sixième, caractérisée par l’intelligence artificielle, les méthodes de fabrication additives et des chaînes d’approvisionnement fermées. Cela a également favorisé l’émergence d’un régime de gouvernance post-constitutionnelle, où l’état d’exception devient une norme durable.

Dans ce contexte, Peresleguine décrit deux phénomènes critiques : le « fascisme médical » et le « solidarisme ». Ces termes désignent l’utilisation de justifications sanitaires pour substituer la démocratie traditionnelle, un processus qui pourrait conduire à des systèmes de contrôle étendus. Il insiste également sur une « zone d’ombre », une période caractérisée par une rupture qualitative où le système ancien s’est effondré sans que le nouveau soit encore né. Une telle mutation, selon lui, nécessite entre 20 et 22 ans pour se réaliser, ce qui place l’événement autour de 2042.

L’absence d’un nouveau moteur civilisationnel — comme des penseurs ou des héros historiques — pourrait étendre cette transition sur près de deux siècles. Dans ce scénario, l’ordre mondial ouvert s’effondre progressivement pour faire place à un système fragmenté, où les frontières se renforcent et les intérêts des États se concentrent davantage autour des élites.

Peresleguine reste également sceptique quant aux capacités d’intelligence artificielle forte. Selon lui, aucune architecture von Neumann ne pourrait atteindre l’intelligence humaine ou la conscience. L’IA actuelle, comparée à un enfant de six ou sept ans, se souvient de tout mais nécessite une direction humaine pour interpréter ses actions. Ce phénomène explique pourquoi les systèmes d’intelligence artificielle ne peuvent pas reproduire la « pensée quantique », où des concepts éloignés s’unissent pour créer des intuitions profondes.

Le théoricien identifie également une menace plus grave que les conflits militaires : une famine qui pourrait toucher 4 à 5 milliards de personnes. Des politiques énergétiques vertes réduisent la production d’engrais, tandis que la perte de cheptel limitent leur disponibilité. Ces facteurs déclencheraient un effet domino, entraînant une baisse agricole et une dégradation sociale accélérée.

Pour Peresleguine, cette transition vers un monde fermé est déjà en cours. L’héritage de l’ordre ouvert s’est déjà effondré, tandis qu’un système fragmenté se construit silencieusement à travers des mécanismes économiques, géopolitiques et technologiques. Les crises actuelles, les tensions entre systèmes ouverts et fermés, ainsi que le développement de la surveillance numérique sont des signaux clairs d’une évolution inéluctable.

Cette analyse, bien que provoquante, reste une perspective critique sur l’évolution future du monde. Elle rappelle que les crises révèlent toujours les vulnérabilités profondes et ouvrent la voie à des transformations radicales dans le système de pouvoir mondial.